4 septembre 2014

Trois questions à... Danielle Le Saux-Farmer

Trois questions à... est une série qui permet de découvrir, en trois questions, des spectacles d'artistes et d'artisans du théâtre et de la danse qui aiment leur métier et le pratique au quotidien.

Par Robert Boisclair

Danielle Le Saux-Farmer est comédienne, metteure en scène et créatrice. À l'occasion de la présentation de la pièce Dans le bois, écrite par David Mamet et dont le thème principal est la rencontre face-à-face de deux amoureux qui tentent de trouver l’autre, pour le meilleur et pour le pire, et qui tiendra l'affiche de Premier Acte du 16 septembre au 4 octobre, Les Enfants du paradis lui posent trois questions.

1) Les Enfants du paradis: Pourquoi avoir transposé ce texte originellement écrit pour un homme et une femme en un texte pour deux hommes?

Danielle Le Saux-Farmer: Le texte de Mamet, écrit en 1977, raconte une relation houleuse entre deux personnes. Notre choix d’en faire un couple de deux hommes s’inscrit dans un désir de voir une autre dynamique amoureuse au théâtre.

Certes, la question de l’orientation sexuelle n’est aucunement étrangère à la dramaturgie contemporaine, mais il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui, le réflexe est encore de raconter le couple «normal» à travers un rapport homme-femme. Je souhaite ardemment explorer les questions de diversité sexuelle, tout en questionnant de façon plus large le couple en général.

Par ailleurs, la violence qui se déploie dans la pièce appelle à une énergie, voire un affrontement entre deux hommes. Dans la version originale, le schéma dominant-dominé est très clair : Anne est soumise aux impulsions de Nick. Le spectateur se place forcément du côté de la femme violentée, et contre l’homme violent qui «n’aime pas les femmes». Nous étions davantage interpelés par l’idée de forces égales qui se manifestent à travers une valse de désir et de rage.

La notion de genre comme construction sociale me fascine. La pièce telle que nous la montons me permet de confronter mes propres idées préconçues d’un comportement dit «féminin» à un conflit entre deux personnes qui prennent tour à tour les rôles de dominant et dominé.

Ce choix nous permet de dégager le cœur même du conflit créé par Mamet dans une version brute et réduite à l’essentiel, sans les codes du genre imposés un duo homme-femme. On refait les codes en neutralisant le genre, de sorte que les gars puissent jouer sur les réflexes du public.

2) Les Enfants du paradis: Qu'est-ce qui vous a séduit dans ce texte à la première lecture?

Danielle Le Saux-Farmer
: L’étrangeté du dialogue. Dès la première lecture, je me suis sentie aliénée par la texture insaisissable d’une situation d’apparence banale. On a l’impression que c’est même anecdotique : il n’en est rien. Mamet a créé des plaques tectoniques qui s’entrechoquent avec violence pour lier les personnages. Un réalisme désaxé? On découvre à travers les échanges sinueux, parfois même sibyllins, qu’on vascille entre la réalité et l’impression, l’intuition. Le souvenir, presque. Qui revient par bribes, par impulsions.

Pour moi, le beau paradoxe de cette poésie, c’est que ça finit par rapprocher le spectateur du quotidien, dans la mesure où il se retrouve dans ces moments d’absurde qu’il a lui-même vécus dans une conversation qui tourne en rond : les grandes peines, les joies immenses, les accès de colère, les déceptions, les instants de répit.

La traductrice du texte, Rosemarie Bélisle, a eu les mots justes pour décrire le texte de Mamet : «c’est un texte d’une grande profondeur, mais à laquelle on n’accède que peu à peu...»

Il faut de la patience pour le découvrir, et se frayer un chemin à travers la dynamique changeante et mystérieuse des personnages. Il faut surtout de la foi, et c’est le soupçon que nous avons eu comme collectif dès le début du projet. Une foi constante que tous ces détours dialogiques mèneront à une certaine clarté, voire lucidité. Et c’est en aiguisant nos récepteurs émotifs et sensoriels que nous parvenons, acteurs, concepteurs, et metteure en scène, à saisir cette histoire profondément humaine.

3) Les Enfants du paradis: C'est la rencontre de deux personnes. Pour le meilleur ou pour le pire?

Danielle Le Saux-Farmer: D’instinct, cette rencontre est pour le pire, dans la mesure où elle ne répond ni aux besoins d’Antoine, ni à ceux de Nick. Mais c’est bien là où la théâtralité émerge: comment réagiront-ils à une situation que ni l’un, ni l’autre n’avait prévue? Sauront-ils retourner à leurs coins respectifs du ring de boxe entre chaque ronde, et respecter les minutes de pause? Qu’est-ce qu’on fait sans arbitre? Tous les coups sont-ils permis?

Et comment conclure le match? Je n’ose pas donner une réponse catégorique à cette question, parce que je crois que mon point de vue change encore face à la rencontre de ces deux personnages.

La dualité créée par le contact des deux ouvre les possibilités quant à l’issue de leur amour : avec Nick et Antoine, on a le ying et le yang, le pour et le contre, la main tendue et le recul, les projets et la nostalgie, la naïveté et le cynisme, l’envie et la peur.
On peut atteindre l’équilibre entre ces contraires, mais l’un peut aussi prendre le dessus sur l’autre.

L’humanité qui se dégage du texte me donne envie de dire que c’est pour le meilleur. Malgré les blessures et les paroles qui ne peuvent être désavouées, l’abandon, au sens d’acceptation, ne peut qu’être une façon de dire oui à la vie, et à l’Autre.

Apprenez en plus sur ce spectacle en visitant le site web de Premier Acte ici.

Bon théâtre et bonne danse !

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