18 janvier 2015

Dans la République du bonheur: étrange ovni théâtral!

Quel étrange ovni théâtral que ce Dans la République du bonheur qu'offre le Trident à son public en ouverture de sa deuxième moitié de la saison 14-15. Un spectacle exigeant qui en laissera plusieurs pantois. 

Une critique de Robert Boisclair

Crédit photo: Nicola-Frank Vachon

Dans la République du bonheur, à la sauce Martin Crimp et Christian Lapointe, est un bien étrange ovni. Le mix proposé par le duo est un spectacle à la fois dérangeant et exigeant. Le texte de Crimp est acide, caustique, désespéré et, ma foi, désespérant. Car si le titre parle de bonheur et de démocratie, dont la République en est une des plus belles démonstrations, Crimp s'évertue à proposer son contraire: solitude, malheurs, mensonges, incapacité à être soi-même ou à ne pas se fondre et disparaître dans un groupe, ici la société de consommation qui nous offre un bonheur bien factice, son confort. Crimp et Lapointe offrent un texte et une mise en scène austères et sombres sous des airs de faux bonheur.

Acte 1: Destruction de la famille

La pièce en trois actes démarre lors de la réunion familiale autour du repas de Noël. La famille élargie s'y attroupe. Papa, maman, les deux filles adolescentes, grand-papa et grand-maman déballent les cadeaux et dégustent le repas. Cohésions de façade, rivalités sexuelles des deux soeurs, haines sourdes. Aucune écoute, aucun amour véritable ou si peu. Puis boum! oncle Robert se pointe le nez. Adulé par les deux adolescentes, il pourrait apporter un peu de bonheur à une soirée qui annonce une catastrophe. Que nenni! Il est là pour répandre toute la haine et le dégoût pour sa famille de Madeleine, sa femme restée dans la voiture à l'extérieur. Il a à peine le temps de déverser le fiel de Madeleine que celle-ci se pointe au souper. Le premier acte se termine avec le départ définitif et en chanson du couple pour l'aéroport.

Cette première partie plus « traditionnelle », ce qui est bien relatif avec Crimp et Lapointe, se déroule dans un environnement scénographique de surconsommation terriblement kitsch. Un mélange de tout-inclus avec ses faux palmiers, ses transats et son bar de plage et de costumes inspirés de la comédie Les voisins ou du film La Florida. Le clinquant de la surconsommation s'oppose à la noirceur du texte. Les bonheurs factices aux malheurs cachés mais bien réels de chacun des membres de cette famille déglinguée. C'est d'ailleurs là-dessus que le texte et la mise en scène joueront tout au long de la pièce. L'opposition bonheur/malheur mais aussi acteur/spectateur. L'effet miroir en quelque sorte.

Acte 2: Les cinq libertés essentielles à l'individu

Crédit photo: Nicola-Frank Vachon

Rupture de ton. Changement de décor. Capharnaüm de voix. Cinq libertés essentielles: la liberté d’écrire le scénario de sa propre vie, la liberté d’écarter les jambes, la liberté de faire l’expérience d’un horrible trauma, la liberté de tourner la page et de passer à autre chose et la liberté d’avoir l’air bien. Cinq alignements des comédiens avec des répliques aléatoirement distribuées. Chacun des personnages perd son identité et se fond dans la foule. La République de la consommation entraîne une perte d'identité. Les répliques claquent. Ça roule. Ça déboule. Les harangues sont faites face au public en une sorte d'effet miroir qui pourrait amener le spectateur à questionner sa place dans la société.

Ce deuxième acte est plutôt déstabilisant. Les répliques sont parfois crues, répétées, lancées à la volée. L'allocation aléatoire des répliques augmente cet effet déstabilisant et dérangeant. Un moment particulier qui transporte le spectateur dans un tourbillon de mots et d'images et donne l'impression d'être submergé par un flot impossible à endiguer. Un moment exigeant tant pour les comédiens que pour les spectateurs.

Acte 3: Dans la République du bonheur

Robert et Madeleine libérés de la famille se retrouvent seuls. Madeleine domine Robert. En mots. En gestes. Madeleine règne sans partage. République du bonheur ou République du malheur intime? Ici, le dialogue est plutôt abstrait. Les sentiments flous et équivoques. L'ambiance énigmatique. Déstabilisante, certainement.

Le spectacle plutôt froid qu'offre Lapointe, même s'il ne manque pas d'énergie, aurait bénéficié d'un soupçon de parodie ou d'humour afin d'apporter au spectacle légèreté et distance. On ne rit pas beaucoup mais on se questionne. C'est sans aucun doute un des points forts du spectacle. Dans la République du bonheur est une expérience dont le sens se creuse bien après la représentation pour peu qu'on s'en donne la peine.

Dans la République du bonheur est une pièce exigeante, un ovni théâtral au regard acide et plutôt cruel sur la société moderne et notre place dans celle-ci. La forme comme le fond en déstabiliseront plusieurs. Elle ne plaira pas à tous les publics. Certainement pas à celui du Trident.

À voir? Si vous aimez le théâtre qui déstabilise. Si vous voulez découvrir Martin Crimp. Si vous êtes un fan de Christian Lapointe. Si vous voulez découvrir des acteurs qui offrent des performances, ma foi, surprenantes. À vous de décider…

En représentation au Trident jusqu'au 7 février. Un texte de Martin Crimp dans une traduction de Philippe Djian. Avec Normand Bissonnette, Lise Castonguay, Denise Gagnon, David Giguère, Ève Landry, Joanie Lehoux, Roland Lepage et Noémie O'Farrell. Une mise en scène Christian Lapointe.

Apprenez en plus sur ce spectacle en écoutant notre interview avec Lise Castonguay et Normand Bissonnette (au tout début de l'émission du 5 janvier).

Bon théâtre et bonne danse !

Aucun commentaire:

Publier un commentaire