25 février 2017

À toi, pour toujours, ta Marie-Lou: prisons intérieures

Pièce emblématique de notre Michel Tremblay national, À toi, pour toujours, ta Marie-Lou est une pièce marquante. Représentative de ce Québec qui fait une révolution tranquille alors que les prisons intérieures des Québécois, celles des désirs inassouvis, poursuivent leur petit bonhomme de chemin. Incursion dans un moment marquant du théâtre québécois.

Une critique de Robert Boisclair

Crédit photo: Pierre-Marc Laliberté

La tristesse n'a pas besoin de faire du bruit pour faire mal.
Pauline Alphen, L'arbre à l'envers, Hachette 2013

1961: Marie-Lou (Éva Daigle) et Léopold (Hugues Frenette) sont à couteux tirés. Comme toujours. Amers, Léopold et Marie-Lou se livrent une joute verbale sans merci qui scellera le terrible destin de leur couple sans amour.

1971: Devenue chanteuse western, Carmen (Catherine Simard) revient à la maison familiale où vit sa sœur Manon (Marianne Marceau), une jeune femme seule, obsédée par la mort tragique de ses parents. Tiraillées entre la nécessité de vivre et celle de se souvenir, les sœurs confrontent leur version du passé.

Tu m'as faite tellement mal! J'arais voulu hurler,
mais ma mère m'avait dit de serrer les dents! […]
Si c'est ça, le sexe, que j'me disais, pus jamais! Jamais! Jamais!

Entrelacement du passé et du présent
La construction narrative propose un merveilleux entrelacement du passé et du présent où chaque époque propose sa propre vision d'un même événement. Entrelacement qui offre cruellement au regard du spectateur l'héritage écrasant d'un grand malheur. Tellement écrasant qu'il se scellera par un tour de machine mortel.

Écrite au lendemain de la crise d'octobre 70, la pièce dépeint merveilleusement bien à la fois l'état dans lequel se trouvait le Québec et les crises existentielles qui taraudaient les hommes et les femmes de l'époque. Un Québec à la croisée des chemins, des individus pris dans un cercle vicieux duquel ils n'arrivent pas à s'extirper. Si notre révolution a été tranquille, la souffrance des Québécois l'étaient tout autant. Tranquille, elle poursuivait son petit bonhomme de chemin cette souffrance individuelle. Chacun souffrait dans son coin mais faisait sa petite révolution personnelle sans bruit. Pour Léopold, c'est la taverne. Pour Marie-Lou, le tricot. Pour Carmen, la chanson. Pour Manon, la religion.

Une révolution qui est bien plus une fuite qu'autre chose. Pour Marie-Lou et Léopold, la fuite ne peut mener qu'à une fin tragique. Pour Manon, c'est l'isolement et le ressassement perpétuel d'un noir passé. Pour Carmen, la liberté. Dont elle n'est pas certaine d'ailleurs. Elle est la seule à avoir un certain espoir d'avoir mieux. De vivre mieux. C'est à l'image du Québec de cette époque mais, aussi, du Québec d'aujourd'hui. Les malheurs sont différents. Mais les peurs, les prisons intérieures toujours présentes. Les révolutions, s'il y en a, sont encore et toujours tranquilles. La proverbiale peur de déranger est encore bien présente.

Solitude et incommunicabilité
La très grande solitude qui habite les personnages est magnifiquement mise en évidence pas la mise en scène d'Alexandre Fecteau et le décor d'Ariane Sauvé. Un espace à deux niveaux au centre duquel trône un convoyeur qui se perd dans les entrailles du second.

Crédit photo: Pierre-Marc Laliberté

L'espace scénographique mets remarquablement bien en évidence la très grande solitude et l'incommunicabilité qui habitent les personnages. Le deuxième étage en pente, que squattent Léopold et Marie-Lou, laisse présager la chute du couple et la fin tragique et inévitable qui les attend.

Le premier étage, lieu de réclusion de Manon, est visité occasionnellement par les parents. Le passé qui vient hanter le présent. Carmen, presque toujours en retrait de l'espace central vient l'occuper à quelques reprises. Pas d'accessoire, si ce n'est que quelques conserves, produits alimentaires ou bières qui viennent défiler occasionnellement par l'entremise du convoyeur. Un dénuement quasi-complet qui souligne la pauvreté financière et communicationelle de cette famille totalement désunie.

Le jeu des comédiens est remarquable. Éva Daigle s'impose de plus en plus comme une digne interprète des personnages féminins de Tremblay. Intensité du regard, ton juste et gestuelle retenue font de sa Marie-Lou une des plus belles interprétations de ce personnage depuis sa création en 1971. Elle souffre tellement qu'on a qu'une seule envie: quitter son siège pour la conforter.

Hugues Frenette en impose avec son Léopold. Sa scène de la taverne nous prend aux tripes. Marianne Marceau et Catherine Simard ne sont pas en reste. Des interprétations sensibles et touchantes, particulièrement Marianne Marceau avec sa Manon engoncée et recroquevillée.

Un beau tour de machine
Embarquez dans le siège du passager et laissez-vous emporter par le beau tour de machine que vous proposent les concepteurs et comédiens. L'émotion sera au rendez-vous, c'est garanti. Et, peut-être, que quelques larmes glisseront le long de vos joues.

À l'affiche La Bordée jusqu'au 18 mars. Avec Éva Daigle, Hugues Frenette, Marianne Marceau et Catherine Simard. Un texte de Michel Tremblay. Une mise en scène d'Alexandre Fecteau.

Bon théâtre et bonne danse !

Aucun commentaire:

Publier un commentaire